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Quand nous avons arrêté de posséder nos films

Voilà déjà quelques années que j’ai mis de côté mes dernières galettes. Je ne m’en sers plus, mais alors plus du tout. Elles s’entassent et prennent la poussière sur mes étagères, alors que je n’ai jamais autant consommé de films, de séries et de musique.

À l’époque, tout s’accumulait sur le disque dur de mon ordinateur. Aujourd’hui, ça s’accumule surtout dans des bibliothèques qui ne m’appartiennent pas vraiment.

J’avais acheté un album quelques mois plus tôt. Le commerçant m’avait envoyé, en plus du CD, un lien pour télécharger les morceaux en MP3. Résultat : l’album était arrivé neuf, puis était resté dans son film plastique. J’avais acheté l’objet, mais j’avais consommé le fichier.

C’est peut-être là que le changement a commencé.

L’intérêt d’acheter un album, un DVD ou l’intégrale d’une série ne se limitait pas au contenu. Il y avait aussi le fait de posséder quelque chose. Un objet que l’on pouvait ranger, prêter, revendre, oublier pendant dix ans puis retrouver au fond d’un carton.

Le problème, c’est que cette galette, je la mettais où ? Dans mon MacBook Pro Retina ? Il n’avait déjà plus de lecteur DVD. Dans mon lecteur Blu-ray ? Je n’en ai jamais eu. Vous ne voulez pas aussi que j’achète une télé pendant qu’on y est ?

J’étais de cette génération qui avait le cul entre deux chaises. J’avais connu les supports physiques, mais mes appareils commençaient déjà à ne plus savoir quoi en faire.

À ce moment-là, je pensais que le tout-dématérialisé allait simplement remplacer le disque par un fichier. On achèterait un film, on le téléchargerait, puis on le conserverait sur le support de son choix. Le même contenu, sans la boîte.

Ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé.

Le streaming a apporté de vrais progrès. Il est plus simple, plus rapide et donne accès à une quantité de contenus qui aurait été impossible à stocker chez soi. Je ne regrette pas l’époque où il fallait choisir un DVD, attendre de le recevoir, le sortir de sa boîte et espérer que le lecteur accepte encore de fonctionner.

Mais en échange de cette facilité, nous avons perdu une partie de la possession.

Un film disponible aujourd’hui sur Netflix peut disparaître la semaine suivante. Il peut changer de plateforme, devenir indisponible dans notre pays ou exiger un nouvel abonnement. Nous ne possédons pas vraiment l’œuvre. Nous possédons temporairement le droit d’y accéder, tant que le catalogue, le contrat et la plateforme le permettent.

Et côté jeu vidéo, c’est encore plus fou. On peut acheter un jeu « à l’unité » et finir par ne plus pouvoir y jouer parce que ses serveurs d’activation ont fermé.

Le support physique avait beaucoup de défauts, mais tant qu’on possédait le disque et un lecteur, personne ne pouvait retirer le film de mon étagère.

C’est peut-être aussi pour cela que certains formats reviennent. Les vinyles sont redevenus des objets désirables. Les lecteurs MP3 dédiés, les fichiers locaux et même les écouteurs filaires retrouvent un public. Il y a évidemment de la nostalgie et une grosse récupération commerciale derrière tout ça, mais pas seulement.

Il y a aussi l’envie de retrouver un peu de contrôle.

Le consommateur ne choisit pas toujours. Il choisit parmi ce que l’industrie rend disponible. Mais lorsqu’un nombre suffisant de personnes continue à acheter, réparer, collectionner ou utiliser un format abandonné, cette demande peut finir par recréer une offre.

En 2014, je cherchais une solution technique. Je pensais qu’il suffisait peut-être de vendre les films sur des clés USB ou des cartes SD. Avec le recul, le problème n’était pas vraiment la forme du support.

Le vrai sujet était la possibilité de conserver ce qu’on avait acheté.

Le physique est contraignant, encombrant et parfois fragile. Le streaming est pratique, immédiat et souvent plus agréable à utiliser. Mais l’un reste chez nous, tandis que l’autre peut disparaître sans nous demander notre avis.

En attendant, je garde toujours sous le bras mes vieux disques durs, remplis de contenus totalement légaux, bien entendu.

Hadopi, si vous passez par là, vous m’avez déjà condamné à verser 200 euros.

On est potes maintenant ?