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Ce qu’il reste du métier

(cet article est issue d'une chronique réalisé pour le podcast Cellophane et Vaseline, disponible sur toutes les plateformes d'écoute)

Ce matin, je suis retombé sur le premier « logo » du Studio Pixel. Notre salon de tatouage.

Avec du recul, ça me fait vraiment penser à une marque de salon de coiffure. Un salon un peu glauque dans une galerie commerciale, avec une typo « sympa », mais à qui je pense pas que je confierai ma barbe

Je l’aime bien. Mais c’était il y a six ans, quoi.

Et c’est marrant à quel point un logo peut changer l’image qu’on se fait d’un environnement. Le lieu et les perosnnes qui le composent pourrait être exactement le même. Mais tu changes deux couleurs, une typographie et une petite icône, et soudain tu ne racontes plus du tout la même histoire.

En parlant de coiffure, je suis tombé récemment sur une vidéo montrant un robot coiffeur. Le truc scanne la tête en 3D, analyse les cheveux, puis un bras articulé vient faire une coupe en quelques minutes.

Enfin, c’est ce que la vidéo prétend montrer.

Il n’y a pas vraiment de nom d’entreprise, pas de démonstration complète, pas de produit identifiable derrière. Et vu l’état d’Internet en 2026, il y a quand même une bonne chance que la vidéo ait été générée par une intelligence artificielle, ou au minimum largement truquée.1

Mais le plus intéressant, ce n’est peut-être pas qu’elle soit vraie. C’est qu’elle soit crédible.

On a déjà des distributeurs automatiques pour les boissons, les sandwichs, les pizzas et les cartes Pokémon. On a des machines qui servent du café. Et maintenant, on a aussi des bras articulés capables de préparer des boissons un peu plus complexes, avec du lait, de la mousse, un cappuccino ou un latte. J'ai vu ça au centre commercial il y a quelques jours.

Quand je veux une canette, je ne ressens pas spécialement le besoin de créer un lien humain avec la machine. Je mets une pièce, j’appuie sur un bouton et je récupère mon Coca. Contrat rempli. Personne ne me demande comment s’est passée ma journée. Et franchement, ça me va.

Alors forcément, la question arrive assez vite : et le tatouage, on en est où là-dessus ?

Il y a notamment Blackdot, aux États-Unis, qui développe une machine automatisée capable de tatouer la peau. Enfin les tatouages à dix balles, vous allez me dire ? Non.

Pour essayer la technologie, il faut plutôt compter plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de dollars selon les projets. Certains modèles ont même été proposés jusqu’à 10 000 dollars.2

On a encore un peu de répit. Mais ça veut pas dire qu'on est sauvés.

La machine de Blackdot ne décide pas toute seule de ce qu’elle va tatouer. Un artiste prépare le dessin. Un opérateur installe la personne, place les repères, attache le bras ou la jambe, puis surveille la machine.

Le dispositif analyse la peau, calcule la profondeur et reproduit l’image sous la forme de dizaines de milliers de minuscules points.3 Pour le moment, ça fonctionne surtout sur certaines zones relativement planes du corps. Les bras, les jambes. Pas encore vraiment les mains, le torse, le dos ou les endroits qui bougent dans tous les sens dès qu’on respire.4

La machine est également plus adaptée au lettrage fin, aux petits détails et au pointillisme qu’aux gros aplats noirs ou aux lignes épaisses. Donc non, le robot tatoueur universel n’est pas encore là.

Mais tout ça pose une question assez intéressante : quand une machine sait reproduire le geste, qu’est-ce qui reste réellement du métier ?

Parce qu’un métier, ce n’est pas une seule chose.

Il y a d’abord le résultat. Je veux un café. Je veux une coupe de cheveux. Je veux un tatouage. Je veux quelque chose de précis à la fin.

Pour certains services, le résultat suffit largement. Quand j’achète une carte Pokémon dans un distributeur, je ne suis pas triste de ne pas avoir discuté cinq minutes avec un vendeur avant de récupérer mon booster. Je veux juste ma carte brillante.

Ensuite, il y a la technique. La façon de préparer le café. La manière de couper les cheveux. La façon de piquer la peau, de tracer une ligne, de doser la profondeur, de gérer une surface qui bouge et qui n’est jamais parfaitement plate.

Cette partie peut être transmise. À un apprenti. À une machine. À un bras robotisé qui ne tremble jamais, ne se fatigue pas et ne se plaint pas d’avoir mal au dos après six heures, ou de devoir mettre une attèle après quelques années de pratique.

Et enfin, il y a tout le reste. Comprendre ce que veut réellement la personne. Parce qu’elle arrive rarement avec une demande parfaitement claire.

Elle vient parfois avec trois captures Pinterest, une photo floue, une idée trouvée dans un rêve et la phrase :

Je veux quelque chose comme ça, mais pas exactement.

Il faut poser des questions. Comprendre pourquoi elle veut ce tatouage. Adapter le dessin à son corps. Expliquer que son idée est peut-être trop petite. Que la zone qu’elle a choisie vieillira mal. Que mettre vingt détails dans trois centimètres, ce n’est pas du minimalisme, c’est juste une future tache.

Il faut parfois rassurer. Parfois modifier. Parfois refuser. Et surtout, il faut accepter la responsabilité de laisser quelque chose de permanent sur quelqu’un.

La relation humaine n’est donc pas toujours indispensable. Pour un café, elle peut même être inutile. Pour un tatouage, ça dépend déjà beaucoup plus de ce qu’on vient chercher.

Certaines personnes veulent juste un petit mot parfaitement régulier sur l’avant-bras. Elles ne veulent peut-être pas raconter leur vie. Elles ne veulent pas créer une relation avec l’artiste. Elles veulent choisir une police, s’installer, attendre cinquante minutes et repartir. Dans ce cas, la machine répond probablement très bien au besoin.

Mais pour d’autres projets, la relation fait partie du résultat. Pas seulement autour du résultat. Dedans.

Un tatouage lié à un deuil, à un changement de vie, à une identité ou à quelque chose de difficile ne se résume pas forcément à reproduire une image avec précision.

Et c’est peut-être là que la distinction devient intéressante. Un métier est composé de plusieurs couches : le résultat, le geste, le jugement, la relation.

Les machines ne remplacent pas toujours un métier entier d’un seul coup. Elles commencent par en détacher les morceaux les plus simples. La transaction. Le geste répétitif. La précision. Puis, progressivement, elles remontent.

Et parfois, quand on a retiré tout ce qui pouvait être automatisé, il ne reste presque rien. Dans d’autres métiers, ce qui reste devient au contraire la partie la plus importante.

Je sais que Ciel m’appelle parfois Tony Stark parce que j’aime bien bidouiller, bricoler et automatiser tout ce que je peux.

Mais moi qui ai été bercé par Matrix et Terminator, je me pose quand même cette question : est-ce qu’on utilise les robots pour gagner du temps ? Ou est-ce qu’on est simplement en train de leur préparer le terrain pour qu’ils puissent enfin conquérir le monde ?

Bon, je vous laisse. Il faut que j’aille nourrir mon Tamagotchi.

  1. 1
    La vidéo du prétendu robot coiffeur ne permet pas d’identifier clairement une entreprise ou un produit réel. La publication Reddit ne fournit pas de source vérifiable, et les travaux récents en robotique capillaire portent surtout sur le brossage, la manipulation et le coiffage limité, plutôt que sur une coupe complète autonome : https://www.reddit.com/r/interesting/comments/1tpdeol/there_are_already_robots_in_hair_salons/ et https://arxiv.org/abs/2510.06199
  2. 2
    Certains tatouages proposés par Blackdot ont atteint plusieurs milliers de dollars, avec des tarifs allant dans certains cas jusqu’à 10 000 dollars : https://www.theverge.com/robot/697890/tattoo-robot
  3. 3
    Le dispositif est supervisé par un opérateur humain. Il utilise notamment la vision assistée, un microscope, un laser de mesure et un système automatisé pour déposer de minuscules points d’encre dans la peau : https://www.theverge.com/robot/697890/tattoo-robot
  4. 4
    La version actuelle reste limitée à certaines zones relativement planes, principalement les bras et les jambes. Elle est surtout utilisée pour le lettrage fin et les motifs composés de petits points : https://www.theverge.com/robot/697890/tattoo-robot