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Les carottes rendent aimable

Au supermarché où j’ai l’habitude d’aller, ils ont mis en place un système de cagettes à un euro pour lutter contre le gaspillage alimentaire.

Dedans, il peut y avoir un assortiment de fruits et légumes. Ou un seul produit, mais en quantité franchement déraisonnable.

L’euro est surtout symbolique. Vu ce qu’il y a dedans, c’est presque gratuit.

La première fois que j’ai découvert le système, deux femmes attendaient devant le magasin comme si une apparition divine était prévue entre le rayon surgelés et les caisses automatiques.

Quand les cagettes sont arrivées, elles se sont disputées la plus belle jusqu’à en venir aux mains.

Quelques jours plus tard, je retourne au supermarché.

Cette fois, pas de bataille rangée. Quelques cagettes sont encore disponibles après mon passage en caisse.

J’ai peut-être une chance, mais il faut faire vite. Elles sont placées après les caisses, donc on peut très bien payer tranquillement ses courses et voir quelqu’un de plus rapide repartir avec le trésor.

Dans la cagette que je récupère : douze kilos de carottes.

Douze kilos.

Je ne sais pas si vous visualisez. Ça remplit presque entièrement le réfrigérateur d’une famille de quatre personnes. Pour quelqu’un qui vit seul, c’est probablement deux semaines de repas orange.

Le tout pour un euro, soit moins de dix centimes le kilo.

Évidemment, il y avait une raison.

Certaines carottes commençaient à noircir. Elles étaient un peu abîmées, mais encore parfaitement comestibles. Et pas seulement pour des lapins.

Il fallait simplement agir vite : éplucher, découper, cuisiner, congeler.

J’ai réussi à en conserver environ six kilos.

Le reste a commencé à circuler.

J’en ai donné à mes colocataires, puis à mes amis. J’ai publié une annonce sur un site de dons. J’en ai aussi apporté à des personnes qui en avaient davantage besoin que moi.

Je n’avais pas prévu de devenir le distributeur officiel de carottes du quartier.

Mais recevoir autant m’a poussé presque mécaniquement à redistribuer.

Je ne sais pas si le bien attire le bien.

Mais quand on se retrouve avec douze kilos de carottes dans le frigo, garder tout pour soi devient franchement compliqué.

Et je suis désormais presque certain que les carottes rendent aimable.