EN FR

L’école de Khajurâho

Texte écrit en 2019, puis réécrit en 2026.

J’étais en voyage en Inde.

À Khajurâho, je me faisais souvent accoster. Parfois pour être pris en photo, parfois par des gens qui voulaient absolument m’aider à trouver mon chemin, même quand je ne cherchais rien.

Un jour, un homme est venu à ma rencontre. Il m’a expliqué qu’il était professeur, issu de la caste des brahmanes, et que son école avait besoin de matériel scolaire.

Quelques minutes plus tard, il m’a proposé de la visiter.

Un peu intimidé, je lui ai répondu que je ne voulais pas déranger.

Il m’a alors dit :

Constate avec tes yeux et agis avec ton cœur.

La phrase était efficace.

Intrigué, je l’ai suivi dans les rues de Khajurâho.

À l’école, on m’a présenté le directeur. Il m’a fait visiter la cour, les salles de repos, puis une salle de classe.

À mon arrivée, une vingtaine d’élèves se sont levés.

J’étais assez mal à l’aise.

Le directeur m’a expliqué qu’ils étaient très bien élevés et que je pouvais leur demander de se rasseoir. Ce que j’ai fait. Ils se sont exécutés immédiatement.

Nous sommes ensuite allés dans son bureau.

Il m’a montré un livre d’or dans lequel les visiteurs pouvaient laisser un message en échange d’un don pour l’école.

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à douter.

Tout semblait un peu trop bien organisé.

La rencontre dans la rue. La visite. Les élèves qui se lèvent. Le livre d’or. Puis le don.

Mais je n’avais aucune preuve.

L’école pouvait être réelle. Elle pouvait aussi avoir réellement besoin d’aide. Je ne savais simplement plus si j’étais en train de visiter un établissement ou de suivre une mise en scène destinée aux touristes.

En sortant, le professeur m’a rejoint.

Il m’a proposé de donner des stylos, ou d’en acheter moi-même. Je lui ai répondu que c’était une bonne idée.

Nous avons continué à discuter en marchant, jusqu’à une librairie.

Il s’est arrêté devant et m’a dit :

— Achète des stylos ici, tu me l’as promis.

— Oula. Je n’ai rien promis. J’achèterai des stylos si j’en ai envie.

Je voulais d’abord vérifier que l’établissement existait réellement.

Il a changé de sujet.

— J’ai une dernière chose à te demander. Je collectionne les pièces de monnaie. Est-ce que tu pourrais m’en donner quelques-unes ? Ce serait un honneur pour moi.

— Pas de souci.

Il m’a expliqué qu’il utilisait les pièces pour fabriquer des bagues avec une forge.

Je lui ai alors proposé un marché : deux pièces, une pour lui, et une autre pour fabriquer une bague que je pourrais offrir à ma petite amie.

Il a accepté.

Nous sommes arrivés devant mon hôtel. Je suis monté dans ma chambre et j’ai fouillé le fond de ma valise.

J’ai trouvé deux pièces cuivrées : une de 1 centime et une de 2 centimes.

Je suis redescendu et je les lui ai tendues.

Il les a regardées avec de grands yeux.

— Ce n’est pas possible, je ne peux rien faire avec de si petites pièces !

— Désolé, je n’ai que ça.

Il est reparti, assez déconcerté.

Après son départ, j’ai cherché l’école sur Internet. Je n’ai rien trouvé.1

Cela a renforcé mon doute, mais ce n’était évidemment pas une preuve.

Je ne saurai probablement jamais si cet établissement était réel, s’il avait réellement besoin de matériel ou si toute la visite était organisée pour obtenir un don.

Mais je me souviens encore très bien des deux pièces de 1 et 2 centimes.

Lui aussi, probablement.

  1. 1
    L’absence d’un établissement dans une recherche Google ne suffit pas à prouver qu’il n’existe pas. L’Inde dispose aujourd’hui du registre officiel UDISE+ et de l’outil Know Your School, qui permettent de rechercher les établissements scolaires enregistrés.